Un article dans le “Huffingtonpost” par Quentin Houdas

“Jérémy, portrait d’un artiste de la baston”

Merci à Quentin Houdas pour cet article dans le “Huffingtonpost”
Lien de l’article: Jérémy, portrait d’un artiste de la baston.
Ecrit par: Quentin Houdas

 

Le jour du shooting il a une petite mallette à la main d’où il sort un flingue, un Beretta, qu’il pose sur ma table.

Un jour Jérémy me contacte par Facebook. Il a vu mon travail et souhaiterait que je le prenne en photo. On se téléphone et quand je lui demande la raison des photographies qu’il me commande, j’apprends des anecdotes étranges, violentes, hors du commun. Je n’en demande pas plus. Le jour du shooting il a une petite mallette à la main d’où il sort un flingue, un Beretta, qu’il pose sur ma table. Il paraît qu’il est inoffensif mais ça reste un peu curieux et presque encombrant. Nous descendons dans mon parking, c’est ici que la séance photo aura lieu; il a plu la veille, la lumière du néon, blafarde, est sordide. Mais Jérémy est à l’aise et semble être dans son élément. Quelques minutes plus tard, alors que nous discutons dans la rue voisine, je n’ose dire mot quand il se saisit d’une chaise pour l’éclater en face des gamins sidérés du collège voisin, ni quand il propose de se jeter du haut de mes escaliers. Ça semble lui faire plaisir.

 

“J’adore m’en prendre plein la gueule. Déjà petit je m’amusais à me jeter contre les murs, j’en ai d’ailleurs gardé quelques cicatrices. Dès cette période je faisais du judo; j’adorais me sentir compressé par l’adversaire, emprisonné, mais ce qui me plaisait plus que tout, c’était la chute, le fracas du corps quand il s’écrase au sol et la nécessité de devoir s’échapper de cette situation.

 

A la fin de mes études, on m’a demandé de sauter d’une fenêtre, puis d’un toit haut de 14m. On avait disposé un matelas au pied du bâtiment et je m’étais préparé à ce genre d’épreuve; je savais que je ne risquais rien si je ne tombais pas sur la tête. Et puis j’avais déjà tenté quelques expériences risquées comme enflammer un type et l’éteindre juste avant qu’il ne crame totalement.

 

Je suis un peu casse-cou et les circonstances jouent rarement en ma faveur; la moindre situation banale devient exceptionnelle. Au festival du court-métrage de Saint-Maur-des-Fossés, alors que j’étais installé confortablement, attendant une projection, deux spectateurs ont commencé à s’engueuler. J’ai voulu calmer le jeu mais les gars ont continué à s’embrouiller et commençaient à déranger tout le public. Au bout d’un moment, ça m’agace. Je ne suis pas particulièrement violent mais il ne faut pas me chercher, encore moins si j’ai une bouteille en verre à la main. Tout le monde a fait une drôle de tête quand elle lui a explosé au visage. Finalement je me suis fait virer par les vigiles après une bagarre générale monstre entre une dizaine de participants.

 

Je me souviens aussi d’un tour de circuit en voiture au cours duquel il m’a fallu passer d’un toit de voiture à un autre, à 80km/h. Le même jour, lancé à la même vitesse, j’ai dû m’éjecter du véhicule par la portière avant!

Par la suite j’ai suivi une formation pour apprendre à manier les armes, dont le Beretta qui m’a accompagné quand je suis devenu flic. Il vaut mieux être capable de l’utiliser quand on mène ma vie. Et si je ne l’ai pas, je sais aussi me servir d’une épée.

Les choses ont commencé à devenir sérieuses. Je me souviens d’une sale baston contre des types armés de matraques. Ils disaient être de l’armée et avaient des questions à me poser. Les mecs m’avaient menotté les mains derrière les dos, je ne pouvais rien faire, seulement attendre que ça passe. Ils m’ont explosé les côtes, j’avais la tronche en sang, j’ai dû chuter une quinzaine de fois avant d’être mis KO, définitivement, le visage boursouflé, écrasé dans une flaque d’eau.

J’ai déjà buté des mecs. Je me suis retrouvé un jour sous l’eau, à me battre au couteau. J’en ai tué deux jusqu’à ce qu’un type parvienne à me retirer mon masque et mon détendeur. Je ne pouvais plus respirer et, à 15m de profondeur, si je remontais à la surface, je m’explosais les tympans. Sans aucune source d’oxygène, j’ai dû me dégager et trouver un abri pour replacer mon matériel et trouver un moyen de m’échapper.

J’ai maintenant une grande expérience de combat et on m’appelle principalement pour ça car c’est mon boulot: je suis cascadeur.

Avant chaque cascade que je t’ai racontée précédemment, il y a eu plusieurs heures de travail car les risques sont réels et chacune est différente; tu dois sans cesse te remettre en question dans ta pratique. Je trouve qu’il y a une part de plaisir de s’extirper d’une situation extraordinaire. Quand tu sautes d’une bagnole lancée à pleine vitesse, tout le mouvement est calculé en amont, il n’y a aucune place à l’improvisation, pourtant tu le fais bien réellement et tu te relèves, sain et sauf. Ça c’est excitant!

Cette activité comporte aussi une forte part de comédie: tu dois être crédible quand tu te fais éclater à l’écran, tu es là pour donner de la force à ton adversaire, pas pour gagner. Il faut que le spectateur se prenne ta douleur dans la face.

C’est un boulot de passionné et malheureusement, personne ne gagne vraiment sa vie en étant cascadeur. Les cachets sont rares, beaucoup vivotent grâce aux parcs d’attraction qui leur fournissent un revenu fixe. Moi je le conjugue avec mon activité de prof de judo, pendant laquelle –quand j’aborde le self-defense- j’ai l’occasion de jouer réellement un rôle pour donner de la force à l’action. Je dois créer l’émotion de l’attaque et le travail du corps, son mouvement dans l’espace et sa physique, dépend intimement de sa théâtralité. Nous ne sommes plus dans le “pur sport”, nous sommes dans une situation problématique, violente, qu’il va falloir apprendre à résoudre. C’est enrichissant pour mes élèves et c’est la meilleure configuration que j’aie trouvée pour vivre mes deux amours, le sport et la comédie.”

Pour contacter Jérémy et voir son travail: www.jeremymargalle.com

Toutes les anecdotes racontées dans ce texte sont des cascades issues de films tournés par Jérémy.

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